Guide de plein air, un métier en constante évolution !

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Élias Côté pose fièrement en dessous de la photo de son grand-père Arthur, exposé dans le chalet principal du Club des Messieurs.

Rencontre avec Élias Côté.

En seulement deux générations, le métier de guide de plein air a connu de grandes transformations, un peu à l’image de la nature qu’il se plait à faire découvrir. En allant rencontrer le conteur Élias Côté, je prends au fil de ses histoires, le temps et toute la mesure de cette évolution.

Le grand-père d’Élias, Arthur Côté, était guide de pêche dès le début des années 1930 pour les propriétaires du Dumas Fishing Club, le nom officiel du Club des Messieurs de Petit-Saguenay.

« Mon grand-père, jusqu’à l’âge de 17 ans, j’allais partout où il allait. Il m’expliquait le rôle de la vie, comment vivre dans la nature, un pouce de glace ça porte un homme, un 6 pouces, ça porte un cheval ! J’ai appris à tendre des collets, mais aussi à respecter la personne à côté de moi ! Un jour il m’a dit : la personne que tu rencontres, c’est une bonne personne, et c’est à elle à te prouver le contraire ! Je suis chanceux moi, j’ai rencontré beaucoup, beaucoup de monde, et venir à date, j’ai pas rencontré de mauvaises personnes ! », s’exclame Élias tout sourire.

À l’époque d’Arthur, les gens qui fréquentaient le Club, de riches bourgeois de la ville, connaissaient bien peu la pêche, c’était des invités la majorité du temps, des invités de la compagnie Price. Puis dans les années 50, 4 américains, Messieurs Gilepsi, Pape, Hayst et Field, tous actionnaires de la brasserie Molson, sont devenus les propriétaires de la rivière. Elle leur appartiendra jusqu’en 1966, date où le lieu devient une réserve faunique.

Arthur Côté, celui qui porte les deux saumons, avec des invités du Club de pêche.

Élias, qui se rappelle surtout de monsieur Gillepsi, poursuit : « Il y avait gros de ces américains à cette époque qui ne savaient pas pêcher, pas du tout. Arthur pêchait pour eux, ils apprenaient un peu mais ça prend du temps apprivoiser le saumon. Mon grand-père les accompagnait constamment, il leur changeait les mouches, montrait un peu comment pêcher, où était le saumon dans la rivière. Il faut la connaitre la rivière pour savoir où le saumon se cache ! Ce qu’il faut se dire là, c’est que les premiers temps de ces rivières à saumon, c’était le début du tourisme, un tourisme de riches. Les gens comme nous, ils étaient pas capables de voyager, d’aller en Europe ou même de pêcher au saumon. À l’époque des clubs privés, il y avait beaucoup de braconnage de protestation, de gens choqués, qui n’avaient d’un seul coup plus le droit d’aller pêcher. Si les propriétaires de la compagnie Price, puis les actionnaires de chez Molson, qui venaient tous les étés à la rivière Petit-Saguenay, avaient compris que les gens de la place avaient, eux aussi, envie de pêcher, il y aurait eu bien moins de braconnage ! »

Mets ça dans ta pipe pis fume ça !

Le grand-père Arthur était gardien de saumon, c’était alors une obligation d’avoir du saumon, la rivière appartenait à ses patrons en quelque sorte, il fallait qu’ils en mangent. Maintenant, c’est devenu un sport, un loisir, une manière de s’ouvrir les yeux sur la nature mais aussi sur l’importance de la préserver. « On est passé du temps où la rivière te devait quelque chose au temps où il faut que tu protèges ta rivière, si tu veux voir quelque chose ! », résume très bien le conteur, éternel amoureux de « La Dame du Fjord », comme il nomme la rivière qui traverse son village. Moi quand j’ai commencé à pêcher, j’étais de cette génération-là, celle qui se nourrissait de sa pêche. Quand je revenais avec un beau saumon, j’invitais mon père à souper! Je vais avoir 70 ans, j’ai toute vu l’évolution de la rivière, du Club privé en passant par la réserve faunique et la ZEC maintenant. Je dis que je suis passé du règne du poêlon aller jusqu’au règne de l’appareil photo ! Prendre des photos plutôt que de le manger ! À c’tte heure, il y a toute une philosophie du pêcheur, il faut que tu sois habillé de telle manière, ta canne à pêche doit porter tel nom ! Mais moi je dis aux jeunes ou à ceux-là qui m’accompagnent : sais-tu que le saumon dans la rivière il sait pas lire, ni compter. La seule chose qu’il sait, c’est que tu es sur le bord de sa rivière et que tu essayes de le leurrer ! Il le sait très bien à part de tsa ! Si tu le vois, il te voit ! »

Guide et conteur !

Élias se rappelle aussi de l’enchainement si bien synchronisé de la nature : « À la Saint-Jean, les très, très grands saumons rentraient dans la rivière. Au mois de juillet, c’était au tour des saumons moyens et au mois d’août les petits, les grills arrivaient. Maintenant tout arrive mêlé et le saumon se retrouve de plus en plus tôt dans les rivières, les changements climatiques probablement ! »

Le métier de guide, Élias l’a donc appris au côté de son grand-père. « C’était pas pareil à l’époque. Mon grand-père leur préparait le poisson aux Messieurs, il connaissait la rivière comme il faut, il leur disait : temps clair, mouche claire, temps sombre, mouche sombre. Il y avait des rythmes de pêche aussi, des façons de tenir la canne : t’as pas le bon angle, ferme ou ouvre ta canne, dépendamment du courant de la rivière. Même s’il parlait pas anglais, il se débrouillait, il était pas là pour les conversations de salon ! En plus, les mouches, la Stonefly, la Green Kasaboone, la Blue Charm, elles portent toutes des noms anglais alors … »

Maintenant, Élias le voit bien, les gens savent pêcher, ont des équipements coûteux, mais ils ne connaissent pas plus la rivière, les meilleures places, les meilleurs moments, et bien souvent ces pêcheurs ne connaissent même pas le cycle de vie du saumon. Et quand Élias leur raconte, ils deviennent un peu plus conservateurs, prennent un peu plus soin de la ressource.

« Le saumon, quand il vient au monde, il reste trois ans dans sa rivière, puis deux ans en mer avant de revenir sur son lieu de naissance. Ses trois premières années de vie, il est très, très fragile, et quand il revient de ses deux années en mer, il est encore plus fragile. Il vient de voyager jusqu’au Groenland, dans l’océan Atlantique pour se nourrir pendant 2 ans avant de revenir passer l’été dans sa rivière. Ainsi, le saumon peut revenir jusqu’à 3 ou 4 fois dans sa vie. Un saumon de 8 ans pèse de 12 à 15 livres. »

De l’époque où la rivière appartenait aux Messieurs américains dont personne ne voyait jamais les visages au village à la saison de pêche où l’on ne compte plus que quelques dizaines de saumons par été dans la rivière Petit-Saguenay, le guide de pêche a dû s’adapter en moins d’un siècle et passer ainsi de pêcheur, cuisinier et pourvoyeur à conservateur, naturaliste et conteur de belles histoires qui savent émouvoir et donner le goût de protéger tant de fragiles beautés.