Les oranges de Noël

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Un très beau moment avec 12 femmes de Rivière-Éternité, à la bibliothèque municipale du village.

Lorsque j’étais enfant, les histoires de ma grand-mère me fascinaient. Pour Noël, son père Julien, né en 1893 rapportait une orange. Cette unique orange était séparée en deux, une moitié pour ma grande mère, l’avant-dernière d’une famille de 7 enfants, et l’autre moitié pour sa cadette. Je ne pouvais que constater l’écart entre ma perception d’une orange, fruit que je trouvais relativement banal, et celle des années 1930 lorsque cette orange représentait quelque chose de rare et d’exotique.

J’ai eu la chance de passer un très beau moment avec 12 femmes de Rivière-Éternité, à la bibliothèque municipale du village, lors de leur rencontre du mardi après-midi, avec Caroline Simard, intervenante de milieu pour les aînés. Je les ai questionnées sur les repas des fêtes de leur enfance.

Les plats du temps des fêtes

Une énumération de recettes est lancée pèle mêle autour de la table : tourtière du Saguenay Lac St-Jean, pâté à la viande, ragoût, saucisse maison, tête fromagée, boudin, et en dessert à l’unanimité : BEIGNES maison, doigts de dame, bûche de Noël, gâteau froid (biscuit trempé dans le café servi avec de la crème fouettée), gâteau aux fruits, gâteau trois couleurs, brioche, carré aux dattes, sucre à la crème, ou encore salade de fruits. L’une des participantes raconte que sa mère préparait les doigts de dames alors que son père s’occupait de la chaudière de salade de fruits. « Dans ce temps-là, il y avait beaucoup moins de fruits qu’aujourd’hui, mais il mettait toutes sortes de choses, des bananes, des pommes, des oranges, des cerises, du sirop d’érable, ça macérait, il faisait ça d’avance, c’était vraiment bon! » Une autre participante ajoute : « Avant ça à Noël, on était contents parce qu’on ne mangeait pas souvent des oranges. Des pommes oui, parce qu’on en avait pas mal partout, mais des oranges, c’était assez rare, on était contents d’en manger. » Certains avaient la chance d’avoir la fameuse orange dans leur bas de Noël.

Les moutons chez Henri Foster à Rivière-Éternité dans le comté de Chicoutimi.

Si les plats énumérés vous semblent assez ordinaires, vous devriez vous ravir car, dans les années 20-30, ils étaient considérés comme des mets de fêtes. « Avant les pâtés à la viande, les gâteaux au foie, c’était juste dans le temps de fêtes qu’on en mangeait, les beignes aussi. On était contents de manger ces affaires-là, on n’en mangeait pas souvent ! »

Préparer l’hiver en quantité et en qualité

L’accès à la nourriture était-il un enjeu pour ces familles de Rivière-Éternité? Certainement pas, c’était plutôt l’A-BON-DANCE! Malgré les très grandes familles, personne ne se souvient d’avoir jamais manqué de nourriture. En 1933, un an après l’ouverture du chemin, une quarantaine de familles venues de l’Anse-Saint-Jean s’installent à Rivière. Le gouvernement leur fournissait quelques acres de terres, un couple de vaches, un couple de cochons, des moutons et quelques poules. « C’est le gouvernement, la colonisation, comme on l’appelait à l’époque, qui donnait ça. Ils partaient sur des bonnes bases ! ». La préparation du temps des fêtes commençait dès le mois de novembre. « On nettoyait et on grattait les tripes du cochon, il ne fallait pas le percer ! On apprêtait le bœuf, mais surtout le cochon, c’était de l’ouvrage ! ». Quelques animaux étaient abattus, dépecés, et découpés, puis quartiers et rôtis de porc étaient entreposés dans la « laiterie » comme les aînés l’appelaient, un lieu extérieur à l’abri des animaux où l’on entreposait la nourriture. Passé les fêtes, la nourriture était encore abondante pour un bon moment. Les enfants n’avaient pas toujours de cadeaux ou des cadeaux plus modestes, mais personne ne manquait de nourriture et surtout de nourriture de qualité. Les femmes s’en souviennent, les aliments n’avaient pas le même goût. Le steak haché de l’épicerie n’est pas aussi bon que celui du voisin boucher à l’époque, toutes les familles avaient des jardins et de bons légumes. Une des participantes ajoute « dans un sens à l’époque, tout ce que l’on mangeait était bio et local, c’était fait-maison ! ».

D’la visite et de beaux souvenirs!

Une fois les recettes détaillées, c’est l’ambiance que les participantes décrivent. « On allait tous chez nos grands-parents. Ce n’était pas très grand, mais ils recevaient tout le monde, les enfants, les blondes et les chums et les petits-enfants, ça faisait du monde! ». Les souvenirs émergent et tout le monde me parle de la tournée des oncles et tantes. L’une des aînées se souvient que tous les enfants embarquaient dans un grand traîneau, tiré par des chevaux, et que toute la famille partait alors en visite. « On faisait la tournée, les hommes prenaient un petit coup dans chaque maison, ils étaient un peu gorlots rendu au soir ! ». À cette phrase, toutes les femmes se mettent à rire. Certaines avaient la chance de compter des musiciens dans la famille, et même les après-midi, tous et toutes dansaient au son des violons. Il fallait sans doute être en forme, car dans plusieurs familles, le « temps des fêtes » commençait le 24 décembre au soir et pouvait s’étirer jusqu’au début janvier voire jusqu’aux fêtes des rois. Aussitôt certaines ajoutent qu’aujourd’hui, il est difficile de rassembler tout le monde, parfois leurs enfants vivent loin, certains travaillent ou ont d’autres obligations. Certaines participantes ont plaisir à refaire ces recettes de leur mère et leur tante, mais elles n’attendent plus Noël pour se gâter.

Les temps changent, le plaisir de partager reste

Voyons les choses du bon côté : nous avons la chance d’avoir au Bas-Saguenay des personnes qui œuvrent dans l’agriculture et l’élevage et grâce à qui nous avons accès à des produits locaux et biologiques. Certes, les familles sont plus petites, mais cela nous laisse plus de temps pour inviter nos voisins. Enfin, si la recette de beignes implique d’en faire une trentaine, pourquoi ne pas en faire de petits paquets à offrir à votre entourage. Pour terminer, on me parle d’une recette toute simple et délicieuse : une tranche de patate à cuire sur le poêle à bois et à déguster avec du sirop d’érable. Lorsque je quitte le cercle de femmes, je les remercie chaleureusement, et je me dis que le bonheur est manifestement dans les choses simples.