Nos ponts et chemins, sources d’émotions

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Dans le bulletin municipal de Petit-Saguenay du mois de mai dernier, le mot du maire est intitulé : « Nos chemins, sources d’émotions ». Au printemps, certains chemins deviennent impraticables et « soulèvent les passions », selon Philôme La France. Il y explique que « la plupart des routes de Petit-Saguenay ont été construites sur des structures de chaussée très déficientes ». Mais quelle est l’histoire de ces chaussées dans lesquelles on investit collectivement ?

De nombreuses informations historiques se trouvent dans les archives de la municipalité de Petit-Saguenay et sur son site Web. Mais pour y répondre, nous avons donné rendez-vous à trois Saguenois, trois amis d’enfance : Élias Côté, conteur; Richard Gagnon, propriétaire d’une des plus vieilles maisons de Petit-Saguenay; et Jean-Yves Côté, propriétaire du monde enchanté de mon enfance. Autant vous dire qu’avec eux, les chemins et les ponts sont aussi sources d’émotions, de passions, mais surtout de souvenirs !

Dès le début de la colonisation, Petit-Saguenay, comme la municipalité de l’Anse-Saint-Jean, n’est raccordée au reste du Québec que par la mer. La construction de chemins carrossables est cependant primordiale dans l’effort de colonisation. Dès 1862, l’arpenteur Duberger prévoit donc un tracé pour raccorder l’Anse-Saint-Jean à Petit-Saguenay via le lac à Minette, le lac Long et la rive gauche de la rivière Cabanage. Cette route ne sera construite qu’en 1887 et 1888.

Il n’y avait pas encore de route 170. Tout le village passait par la vieille côte de Petit-Saguenay. « C’était le seul chemin qu’il y avait », précise Richard, « et ça prenait des chaînes en hiver ». « Ah oui, ça c’était un vrai spectacle ! », s’esclaffe Jean-Yves. Il raconte : « On était une centaine d’enfants à partir de l’église à aller jusque chez Richard. On s’asseyait tous sur la grosse falaise et on regardait les studebaker… j’me rappelle y’en avait un il avait des chaînes qui claquaient dans la carrosserie et quand il passait on criait ‘donnes-y donnes-y, donnes-y !!’. Au bout de 5min il revenait de reculons ». Richard poursuit : « Chez nous, on vendait de la cendre de poêle pour mettre en dessous des pneus quand c’était glacé. On vendait ça 5 cennes. La mère était contente, elle n’avait pas besoin de vider le poêle ». « Ça peut sauver la vie une boîte à cendres », confirme Élias, se remémorant des souvenirs dans le rang Périgny.

Pont couvert Horace-Tremblay devant l’église. Crédit photo : Collection Hermé Lavoie.

Alors que la colonisation s’intensifie dans les années 1890, la construction d’un premier pont sur la rivière Petit-Saguenay, approximativement à l’emplacement actuel du pont sur la route 170, s’avère nécessaire. Il permet de relier le village de compagnie de Saint-Étienne à Petit-Saguenay par la terre. Élias nous explique que « le premier vieux chemin de St-Antoine pour se rendre au village avec les chevaux descendait la rivière, passait par le moulin à bardeaux, et suivait la rivière où ce qu’on pêche aux saumons, puis empruntait le pont au-dessus de la rivière Portage ». En effet, un second pont est construit au coût de 200 $ en 1907 sur la rivière du Portage, pour relier le village au rang Saint-Antoine. Le conteur ajoute que « là où il y avait le moulin à bardeaux, complètement dans le fond à gauche, la compagnie Price elle avait une maison. Ils appelaient ça un ‘hôtel’. Y’avait même un cuisinier là un été. La compagnie Price passait par là pour ses chantiers. Elle reliait Saguenay et Charlevoix par ce vieux chemin ».

Trois ponts couverts sont construits par la suite : le pont Benjamin-Fortin en 1912, le pont Horace-Tremblay en 1915 et le pont Patrice-Fortin. Le pont Benjamin-Fortin remplace le premier pont du village et permet de relier le rang Saint-Antoine via la future route régionale. Le pont Horace-Tremblay, « c’est celui qui était au pied de la côte de l’église. C’est le pont qui faisait le lien entre le village puis la grosse île », nous explique Élias. Finalement, le pont Patrice-Fortin enjambe la rivière Petit-Saguenay dans le secteur des chutes à Saint-Antoine et permet d’accéder aux fermes installées de ce côté et à des chantiers de coupe forestière.

Pont Patrice-Fortin aux chutes de Saint-Antoine. Crédit photo : William Maxant (1940), collection Gérald Arbour.

Le 25 mai 1928, de terribles inondations frappent Petit-Saguenay et les ponts Horace-Tremblay et Patrice-Fortin sont tous les deux emportés. « Le pont Horace-Tremblay a disparu avec le déluge de 1928 », nous raconte Élias. « Il a levé dans la rivière, il a tourné, il est descendu, puis il a pris le Fjord du Saguenay et est allé s’arrêter dans la grosse île. L’année d’ensuite, ils l’ont démonté, démanché et ils l’ont amené chez Patrice Fortin. Et il s’est transformé en pont Patrice Fortin, aux chutes de la Saint-Antoine ».

Petit-Saguenay conserve donc deux ponts couverts jusqu’au tournant des années 1960. Toutefois, des ponts couverts, Jean-Yves Côté en a fait plusieurs dans le Monde Enchanté de mon enfance pour décorer ses sentiers. À l’intérieur, il y a placé des poèmes et des photos. « Avant le déluge de 96, on en avait 12, mais là il en reste 7 je pense », nous explique-t-il. « Y’en a un, on a fait le musée des jouets avec, parce qu’il a levé, il est rentré dans l’bois un petit peu et il est allé s’asseoir là ». Ce n’est pas le seul qui est parti face aux intempéries. Jean-Yves avoue avoir fait quelques erreurs de construction à ses débuts : « Le pont derrière chez moi, par exemple, était trop bas. De plus, on avait fermé les côtés. On aurait dû avoir des trous pour laisser l’eau passer. Ça m’a fait de quoi quand il est parti avec toutes les photos et les poèmes à l’eau ».

Élias nous explique qu’« un pont couvert c’est d’abord pour protéger les structures du pont, mais anciennement c’était un endroit de rassemblement. Ça se rassemblait sur un pont couvert, ça mangeait sur un pont couvert ». Richard ajoute avec un sourire en coin que « les premiers amours au clair de lune aussi c’était plaisant » sur un pont couvert. « Oui mais ici c’était pas facile, le curé il était dur sur la confession », lui répond Jean-Yves.